repensonslepresent

L’objectivité du présent

In Contributions on 22/04/2011 at 09:54

Loin des pensées classiques et dominantes en Europe sur le présent, le philosophe Francis Wolff défend la thèse selon laquelle le présent serait un concept objectif. Sans pour autant se définir comme présentiste, il use d’arguments sémantiques et logiques pour s’éloigner à la fois des approches relativistes du temps, et de celles qui subordonnent le présent à la conscience.

Il sera possible de retrouver l’ensemble de ses arguments sur le présent dans un numéro spécial de la Revue de Métaphysique et de Morale qu’il dirige actuellement.

                                                                                                     Contrat Creative Commons
Repensons le présent – Entretien avec Francis Wolff de Céline Ruffin-Bayardin est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 Unported.

Publicités
  1. Thèse : il y a une objectivité du présent.

    Francis Wolff donne un argument logique. Mais il reste que la physique nous décrit un espace-temps minkowskien, dans lequel il n’est guère possible de trouver un plan de simultanéité qui soit plus objectif que les autres, et il ne semble guère facile de définir « une » objectivité du présent.

    Examinons son propos. Le passé est réel, mais le présent est plus que réel « réellement réel », « réel actuellement ». Cette dernière caractérisation « réel actuellement » doit pousser au scepticisme. En effet qu’entend Francis Wolff par cette expression ? Il est probable qu’ici actuel soit synonyme de « présent ». Ce qui est présent est donc ce qui est réel présentement. Dans ce cas là, c’est une trivialité, qui signifie simplement que ce qui est localisé dans le présent, est ce qui réel. Ou alors cela revient à défendre l’idée qu’il y a des degrés de réalité, avec un passé un peu réel, et un présent très réel. C’est une idée étrange. Il semble plus compréhensible d’affirmer que soit une chose existe, soit elle n’existe pas, pas que les choses existent plus ou moins, ou sont plus ou moins réelles.

    On peut également s’interroger sur la définition du présent qu’il attribue au théoricien de l’univers-bloc, comme « présent relatif à une conscience », qui n’aurait pas de sens indépendamment d’une conscience. Il me semble que c’est inexact. Imaginons que l’on fasse voyager un robot dans le passé, à une époque où il n’existe pas d’êtres conscients, et admettons que celui-ci possède cun programme informatique lui permettant de s’orienter dans l’espace. On pourrait le programmer à l’aide d’une logique temporelle. Pour un théoricien de l’univers-bloc, il est tout à fait possible de définir un présent relatif à ce robot, même s’il ne possède pas la moindre trace de conscience. La distinction entre passé, présent et futur, fait sens pour un théoricien de l’univers-bloc. Elle permet de traiter l’information de manière efficace et rapide, en catégorisant comme passé ce qui a lieu avant le traitement de l’information, comme futur ce qui aura lieu après le traitement de l’information par le robot, et comme présent, le résultat du traitement de l’information afin de diriger les fonctions motrices du robot.

    Mais passons à l’argument logique que Francis Wolff avance en faveur de sa thèse selon laquelle qu’il y a une objectivité du présent.

    Il y a en effet une asymétrie entre le couple conceptuel ici/là-bas et maintenant/à un autre moment.
    Dans le cas spatial, j’ai la possibilité de me déplacer, et donc la localisation spatiale dépend de moi. Soit. Dans le cas temporel, je n’ai pas la possibilité de me déplacer à un autre instant du temps. Il y a en effet une asymétrie : un agent peut affecter sa localisation spatiale, et non sa localisation temporelle. Que peut-on déduire de cette asymétrie ?

    Selon lui c’est un « argument purement logique » en faveur de la thèse selon laquelle il y a une objectivité du présent. Pour résumer son idée est donc que puisqu’il n’est pas possible d’affecter sa localisation temporelle, c’est que l’instant présent est objectif.

    Mais remarquez que dans un univers-bloc, une personne n’est pas identifiée à ce qu’elle est dans le présent, mais à ce qu’elle est dans le passé, le présent et le future. Un individu n’est pas un être temporellement instantané, mais un vers spatio-tempore. Tout comme il a des parties spatiales (des bras, des jambes), il a des parties temporelles (l’enfance, la vieillesse, ou des parties instantanées, comme un aniversaire). Et dans ce cadre théorique, il est également vrai qu’il est impossible d’affecter sa localisation temporelle. Le fait que l’on ne puisse pas affecter sa localisation temporelle est un fait, qui montre que nous subissons le temps au sens où au contraire nous ne subissons pas notre localisation spatiale. Mais cela n’implique aucunement que le présent a une objectivité. Le présent est simplement notre perspective sur le temps (perspective que nous subissons), comme l’ici est notre perspective sur l’espace (perspective que nous sommes libres de modifier).

    Francis Wolff affirme ensuite que cet argument suffit à montrer que les termes comme « je » ou « ici », termes qui réfèrent respectivement à la personne qui utilise le terme, et à l’endroit où est utilisé le terme, ont un comportement sémantique différent du terme « présent » qui lui réfère à un trait objectif de la réalité. Il faut préciser, car le terme « présent » est un terme indexical tout comme les autres. Ce que défend Wolff c’est que, non seulement le terme « présent » capture l’instant contemporain de son utilisation, mais que cet instant une spécificité ontologique, il existe d’une certaine manière spéciale.

    Mais, son argument montre seulement que la dimension temporelle n’a pas la même structure que les trois dimensions spatiales. J’argumente au contraire que du fait que l’on ne puisse pas choisir sa localisation temporelle, il n’est pas permis logiquement d’inférer que le présent à une spécificité quelconque. Pour filer la métaphore spatiale, ce n’est pas parce que l’on est prisonnier dans une pièce, que l’on peut logiquement inférer que la pièce a une spécificité quelconque dans l’espace, que cette petite pièce dont nous sommes prisonniers est plus réelle que le « dehors » auquel nous aspirons. La dimension contraignante du temps et son ontologie (savoir quels instants existent, et selon quels types de réalité ces instants existent) sont deux propriétés indépendantes du temps. En une phrase, être prisonnier du présent ne le rend pas plus réel que le passé ou le futur.

    • Vous dites: « Pour un théoricien de l’univers-bloc, il est tout à fait possible de définir un présent relatif à ce robot, même s’il ne possède pas la moindre trace de conscience ».
      Si ce robot est dépourvu de conscience, le mot « présent » est ici pris au sens affaibli de simple simultanéité.

      Vous dites: « En une phrase, être prisonnier du présent ne le rend pas plus réel que le passé ou le futur »
      Vous vous placez manifestement (selon votre habitude que je commence à connaître) dans la conception d’un univers-bloc qui est un espace-temps où passé, présent et futur ont même réalité (ce que vous appelez, je crois, éternisme). Ce n’est pas la conception de Francis Wolff pour qui le futur appartient au fictif. Selon cette conception, l’univers est en expansion ou en devenir, il a donc une surface objective, séparation entre le réel et le non-réel, qui est le présent. L’univers a donc eu un présent objectif, même avant l’apparition de la conscience humaine. Mais aucun robot venu du futur ne pouvait s’y promener…
      La métaphore spatiale ne me paraît valable qu’à condition de supprimer une dimension: par exemple, un dessin animé en deux dimensions peut se déplacer sur une surface en y faisant varier sa position, mais il ne peut quitter cette surface à laquelle il appartient. On peut dire que l’espace nous appartient, mais que nous appartenons au temps.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :